Accueil > Ecritures > Divers > Ancré debout

Ancré debout

dimanche 11 février 2018, par Fleur de carotte

Je me tenais debout.
Ancré sur cette terre qui n’était pas ma terre d’origine.
Cette terre que j’avais choisi, avec qui j’avais signé une alliance.

Ils ont tous cru que j’allais tomber.
Ils ont dit « Il ne tiendra pas l’hiver ! », j’ai tenu, j’ai même aimé.
Je prends le blanc et le gris, les bleutés de cette saison comme un hymne.
Je marche lentement sur les plateaux, le visage cinglé par le vent, le soleil aveuglant, faisant rebond sur la neige, cristaux imbriqués milles par milles.
J’aime le feu qui lèche mes pensées. L’allumer est devenu un rite.
Je me parfume au feu de bois, je me lave de ses cendres.

Cette terre m’appelle. Son ciel aussi.
Ses oiseaux m’envolent.
Ses brumes m’enveloppent.

Je suis seul.
Depuis le début je suis seul.
J’ai repris cette ferme sur le plateau.
J’ai voulu faire de la lentille. Mais la lentille ne suffit pas, j’alterne avec le seigle.
Et puis il y a les abeilles.

Les abeilles me font me lever le matin. Je n’ai que ça.
Leur façon de vivre me fascine. Je passe beaucoup de temps à contempler leurs vas et viens devant les ruches. Lorsque je dois intervenir, ouvrir, c’est comme ouvrir l’antre d’un dieu. Je prie, je litanise, je suis dans un état mystique qui me surprend vu le peu d’emprise des religions sur ma vie, sur mon profond.

J’ai eu une petite amie dans le temps.
J’y ai cru, à l’amour.
A la ferme, j’ai abattu des cloisons, j’ai mis aux murs de la couleur dorée et claire, comme du soleil.
Parce que c’était ça qui entrait pour moi dans ma maison, le soleil.
Cette fille était belle, brune et longue et rieuse, elle venait enchanter mon monde, elle me transperçait de ses rayons, elle me rendait meilleur. Je lui ai fait une belle cuisine, un beau salon, ma chambre est devenue romantique.
Mon frère, mon père, quelques amis se sont réjouis, ils ont dit, enfin !
J’ai acheté des ânes. Je trouvais les ânes doux et je me disais qu’elle allait s’occuper des ânes pendant que je m’occuperais de la ferme et des ruches et du miel.
Du miel, je voulais lui en enduire le corps et la lécher au soleil. Elle aurait brillé de toutes ses forces.
Je lui montrais ma terre, je l’emmenais au travers des champs où je laissais les bleuets et les coquelicots pousser. Je lui offrais ça comme un bouquet et elle riait.
Elle avait mis de la musique dans ma vie. Je dansais.
J’avais envie de lui écrire des poèmes. Ils parlaient de ma terre et de la ressemblance avec son corps et avec son âme. Elle me disait « que jamais personne ne lui avait dit des choses pareilles ». Des fois elle pleurait, je la prenais dans mes bras, je ne savais que faire, je ne lui demandais rien.

Pendant longtemps je ne me suis aperçu de rien.
On buvait un verre de vin tous les soirs. Elle s’est mise à se resservir, moi aussi.
Lentement ça s’est instauré, ce rituel. Puis c’est arrivé qu’on boive dès le midi.
Je me sentais mal à l’aise avec ça, mais je n’ai rien dit.
Quand elle a fait sa première crise en ma présence, j’ai paniqué, mais surtout, je me suis dit, ce n’est pas grave, ça va passer. J’ai tué l’angoisse qui montait en moi.
J’ai continué à faire mine de rien, à croire au bonheur.
Je suis rentré un jour en milieu d’après-midi. Dans le salon, deux bouteilles vides. Je l’appelais, elle ne répondit pas, je la cherchais et la trouvais à l’étage, dans la salle de bain en pleine crise. Il y avait du sang partout, elle s’était ouvert les avant-bras avec un rasoir, elle s’étouffait dans sa salive, elle avait les yeux hagards.
Ils l’ont emmené. Elle a été en unité psychiatrique. Elle n’est jamais ressortie.

Le problème n’était pas qu’elle buvait, le problème était dans sa tête depuis longtemps. Elle essayait de combler le vide et de tenir debout avec la boisson. Je ne mettais rendu compte de rien. Elle avait réussi à créer l’illusion pendant quelques mois.
Elle était connue par le service hospitalier. Ce n’était pas la première fois.
Ils m’ont dit qu’ils étaient désolés ils me l’ont dit comme ça : on est désolés.

J’ai sombré.
Tout est devenu fade et insipide.
Je ne m’occupais que du minimum et tout devenais crasse et gris. Rien ne me faisais envie, je tenais dès le matin avec un verre, puis deux…j’ai noyé mon désespoir.
Les ânes, en attendant se sont multipliés. Et je me suis retrouver avec, en plus de mes trois ânes, deux, puis quatre ânons, c’est devenu vite très compliqué.
Il a fallu que je me secoue et que je place, vende, ici et là toutes ces bêtes.
Un jour que je menais le dernier âne dans une ferme sur les hauteurs du pays. J’ai vu au loin un amas de pierre comme une grande porte. Après avoir fait affaire, j’ai pris un chemin dans le village qui montait vers cette ruine. Arrivé là-haut, j’ai contemplé ce qui m’entourait.
Les milans au-dessus cherchaient de quoi se nourrir, un vent frais secouait les herbes et les fleurs, au loin quelques fumées des hommes s’élevaient, les vaches tranquillement broutaient dans le champ ras, le monde bruissait gentiment.
Une abeille butinait.
J’étais de nouveau là où je devais être.
J’étais là, ancré, debout.

V.Leray

JPEG - 1.1 Mo

Répondre à cet article